- Concerne : Entrepreneur.e.s, financiers, autorités régionales, consultant.e.s impliqués
- Le problème : Les start-up à la croissance explosive financées par le capital-risque semblent être le modèle de l’entrepreneuriat. Mais profitent-elles aux territoires ?
- La découverte : Privilégier la forte croissance induit de nombreux échecs. Par contraste, un modèle de ‘croissance profonde’ ont un impact plus lent, mais plus durable sur les économies locales
- Auteur.e.s de l’étude : Suntae Kim est membre de la faculté de l’Université Johns Hopkins (Maryland, Etats-Unis), Anna Kim de celle de McGill University à Montréal (Canada)
- Data : Ethnographie (quasi-immersion) auprès de deux accélérateurs d’entrepreneurs à Detroit (Etats-Unis) pendant 22 mois – 4 entreprises étudiées en direct – et données d’archives sur plus de 20 autres entrepreneurs
- Questions de départ
Face aux besoins de croissance, l’entrepreneuriat a la cote. Le succès des Uber, AirBnB ou, en France, Doctolib et Blablacar, a généré un modèle particulièrement inspirant. Un.e entrepreneur.e développe une idée prometteuse, trouve un premier financement puis un deuxième et un troisième. Ainsi, et souvent au prix de ‘pivots’ stratégiques majeurs, il ou elle parvient à une taille critique qui lui assure une valorisation de ‘licorne’ (plus d’un milliard d’euros) et, surtout, un quasi-monopole sur son marché synonyme de profits récurrents.
Ce modèle ‘Silicon Valley’ fait des émules. En France, il encourage de nombreux acteurs publics, locaux ou régionaux comme nationaux, à débloquer des financements, souvent conditionnés par des programmes d’accompagnement baptisés ‘incubateurs’ ou ‘accélérateurs’[1]. Ce système repose sur la prémisse que les entrepreneurs manquent essentiellement de ressources. En combinant idées et financement, il enclenche un cercle vertueux de croissance profitable à la fois pour les entrepreneurs, les financiers, et l’économie locale. Développer un tel système dans les territoires frappés par les difficultés économique semblerait donc s’imposer.
Pour autant, l’éclatante réussite de la Silicon Valley reste relativement isolée. Surtout, les études conduites dans les territoires en difficulté ont révélé des résultats décevants. L’injection de capitaux par le micro-crédit et le capital-risque n’a pas fait naître de réels foyers de prospérité durable, même avec l’apport de compétences entrepreneuriales.
L’article juste publié par Suntae Kim et Anna Kim dans Academy of Management Journal part de ce constat pour investiguer si la question du manque de capitaux est réellement la bonne.
- ‘Eureka’
Les deux chercheurs ont observé en profondeur deux accélérateurs pour entrepreneurs à Detroit, ville-symbole de 30 ans de crise après l’abandon de la région par l’industrie automobile américaine. Le premier a la Silicon Valley pour modèle. Il encourage les entrepreneurs à développer des idées dans le but de lever de l’argent. Au besoin, ses mentors amènent les participants à pivoter complètement, à changer d’idée pour s’inscrire plus clairement dans les critères des fonds de capital-risque, avec en ligne de mire le rachat par une grande entreprise pour une fortune plus ou moins grande.
Le plus classique ces ‘pivots’ consiste à changer d’échelle – le fameux scale-up. Ce premier accélérateur insiste sur la croissance la plus rapide possible, ce qui passe notamment par l’expansion géographique. Vendre partout aux Etats-Unis est une priorité. Quitte à oublier Detroit.
Le second accélérateur a un focus différent. Il accompagne les entrepreneurs vers un développement auto-suffisant. Les participants sont invités à ‘faire avec’ les ressources locales… Cela les conduit à constater qu’ils sont en fait plus ‘riches’ qu’ils ne le croient, non en argent mais en relations qui les lient au tissu local. Ils sont invités à découvrir, puis à approfondir et développer ces relations et imaginer des offres commerciales à partir de nouveaux besoins qu’ils découvrent au fur et à mesure. Les entrepreneurs y parviennent sans engager de ressources, une pratique que la recherche appelle le ‘bricolage’ entrepreneurial.
Les ‘pivots’ sont tout aussi présents, mais ils prennent une forme différente : les auteurs parlent de scale deep pour décrire un process qui consiste à pousser non pas comme un bambou mais comme un chêne, avec des racines profondes et un impact énorme dans une aire géographique limitée – quitte à s’étendre ensuite, mais plus lentement.
Bien que l’étude porte sur quelques dizaines d’entreprises, les chiffres sont parlants. Parmi les hôtes du premier accélérateur, celui qui mise sur les financements extérieurs, seulement 16% étaient encore à Detroit après quatre ans. Les autres avaient fait faillite ou avaient quitté la région après avoir été rachetés. Les entreprises du second accélérateur étaient encore à plus de 75% présentes sur place dans le même délai, avec un taux de faillite minimal. Les contributions respectives à l’emploi local et à l’économie plus généralement représentaient les mêmes proportions.
- Connexions
Naturellement, la recherche invite à porter un regard critique sur la ‘start-up nation’. Sans remettre en question le modèle Silicon Valley de croissance rapide (les auteurs insistent sur une complémentarité entre scale up et scale deep), l’étude pourrait inviter à reconsidérer les dispositifs axés en priorité sur les financements. Particulièrement dans les territoires en difficulté, des modèles d’entrepreneuriat plus frugaux, où les liens locaux se combinent avec la nécessité du profit, gagneraient à être développés.
Enfin, cette étude fait écho aux recherches sur l’entrepreneuriat par l’effectuation, un modèle qui privilégie le ‘bricolage’ et les relations comme premier vecteur du succès entrepreneurial. L’un des promoteurs les plus ardents est Philippe Silberzahn, à emlyon business school.
- En pratique : Évaluation – Outils
o Obtenir les outils de recherche, d’évaluation et de décision
- Références : Kim, S., & Kim, A. 2022. Going Viral or Growing Like an Oak Tree? Towards Sustainable Local Development Through Entrepreneurship. Academy of Management Journal, 65(5): 1709–1746.
[1] En France, emlyon business school est l’un des pionniers en la matière avec les deux formats